Cela faisait un moment que je voulais faire véritablement le point sur le niveau de vie des vietnamiens et des expats au Vietnam. On ne sait pas réellement ce qu'est un pays pauvre ou en voie de développement avant de s'y rendre je pense, car il est difficile de faire la part des choses entre revenus et coût de la vie. Les deux sont plus faibles, mais comment comprendre réellement comment les gens vivent ? Même en étant sur place, on ne fréquente le plus souvent que les endroits riches, où les gens se débrouillent bien et profitent de cette manne que sont les touristes et expats. Il ne faut pas perdre de vue que les inégalités territoriales sont bien plus grandes qu'en France, la vie à la campagne est tellement différente de Saïgon qu'il serait impensable ici d'avoir un salaire mainimum unique par exemple. 

 

Petits rappels sur les revenus et les prix, dont j'ai parfois parlé auparavant : 

 

- Le salaire minimum oscille au Vietnam entre 100€ (grandes villes) et 70€ (campagne reculée) suivant les zones. Un employé de banque moyen ou un gagne environ 250€, un employé très qualifié ou un cadre moyen environ 500€, et ensuite ça monte très vite : la jeune génération de vietnamiens issus de familles riches formés dans des universités à l'étranger et qui ont 2 ou 3 ans d'expérience ne veulent pas entendre parler d'un salaire à moins de 1000 ou 1500€. 

 

- Beaucoup de vietnamiens sont propriétaires d'une maison par famille suite à des politiques socialistes de Ho Chi Minh. Bienheureux ceux qui héritent d'une maison dans une grande ville où il y a du travail ! 

 

- Les loyers oscillent entre 30€ pour un toit de tôle dans un bidonville éloigné du centre ou dans une zone industrielle et 1500€ pour un bel appartement de 120m² dans une tour dans le centre de Saïgon. Difficile de faire le point ! Un 2 pièces proche du centre pour expats dans un immeuble sympa coûte environ 600€. L'electricité est relativement chère, tout le reste des charges et services (eau, ménage, internet, etc.) pas cher du tout. 

- Un bol de nouilles ou un pho sur un trottoir coûte minimum un euro, un petit resto vietnamien avec tables en inox et chaise en plastique où l'on partage quelques plats et bières coûte environ 5€, un resto vietnamien plus installé et apprécié des touristes, par exemple dans une belle maison du centre-ville, coutera environ 10€, et enfin les restos vietnamiens les plus classes ou bien les restos étrangers (japonais, italiens français, steakhouse, etc.) moyens coûterons dans les 15 à 25€, les restos étrangers plus gastronomiques commenceront à 35€ et plus. Ce qu'il faut comprendre ici, c'est la diversité extrême de ces prix. Si l'on exclut les restos étoilés et "grands" restaurants (il n'y en a pas au Vietnam, donc impossible de comparer), on mange en France au resto pour 15 à 70€ en gros, un rapport de 1 à 5. Au Vietnam, sans rechercher des restos exceptionnellement chers ce rapport serait plutôt de 1 à 30, comme pour les loyers. 

 

Mais alors, comment vivent les "vietnamiens moyens"par rapport à un européen moyen ? 

 

Il est difficile de comparer d'un point de vue purement financier des modes de vie très différents. Par exemple, nous n'avons pas en Europe de restos équivalents aux restos de rue ici. Imaginons une France sans aucune aide de l'état, et avec moins de taxes, moins de régulations. Une personne âgée sans retraite ou un chômeur pourrait mettre une table et un réchaud devant chez lui et faire des spaghetti bolognaise ou des côtes de porc au barbecue qu'il servirait sur des tabouets dans des bols en plastique. Il vendrait par exemple ses spaghetti 3€ le bol, gagnant en gros chaque jour ce dont il a besoin pour subsiter, et économisant quelques euros par mois pour se payer une fois par an un vayage en car pour aller dans son village d'origine. 

 

Pour continuer l'analogie, un ouvrier dans le bâtiment gagnerait en gros 400€ par mois en travaillant 48h par semaine, et devrait pour se loger soit avoir de la famille qui l'héberge, soit vivre dans des sortes de cabanes en tôle provisoires à proximité des chantiers. Il irait manger les bols de spaghetti à 3€ de son voisin de temps à autres quand il ne mange pas de riz blanc avec un oeuf au plat et 3 rondelles de tomate. Il peut se saoûler avec deux alcool pas chers : la "bia Ha Noi" (bière artisanale locale) ou l'alcool de riz. De sa vie, il ne mangera probablement jamais dans un resto à 20€. Vous allez me dire : ces gens existent en France, plein de gens subsistent sous le seuil de pauvreté avec ce genre de revenus ! Certes, mais là je parle de l'ouvrier moyen qui travaille à plein temps, voilà à quoi ressemble sa vie. 

 

Ces gens sont les plus nombreux ici, même si en tant qu'expats nous ne les voyons pas. Dans les lieux que nous fréquentons, nous ne voyons que des jeunes vietnamiens aisés. Ils peuvent se payer sans problème régulièrement une place de cinéma à 4 ou 5€, une pizza à 10€, des soirées dans des boites de nuit, ils ont un smartphone et sont habillés à la mode. Ils ne sont pas du même monde que le femme de ménage ou le chauffeur de leur papa, ils n'ont rien en commun dans le mode de vie, ils sont plus différent que ce qu'on pourrait imaginer dans un même pays. C'est comme si en France il y avait 80% des jeunes dans la même situation qu'un fils de chômeur longue durée qui ne peut pas se payer un Mac Do, 15% de jeunes fils de bonne famille qui peuvent sans problème sortir tous les soirs, avoir une voiture et des vêtements de marque, et 5% qui ont 3 voitures de sport, un appart de 250m² à Paris, etc. Je n'ai pas de statistiques, donc c'est vraiment au doigt mouillé, mais cette transposition permet de s'imaginer un peu le Vietnam d'aujourd'hui. Mais il faut s'imaginer aussi que parmi les 80% de "pauvres", beaucoup cumuleraient 2 emplois et des tas de combines pour quand même pouvoir se payer une voiture d'occas (au Vietnam une moto) et un smartphone. 

 

Difficile donc de se faire une idée, mais il est clair que dans un pays dynamique, véritablement en développement, loin devant le Laos, le Cambodge ou la Birmanie, un ouvrier ou salarié de base reste réellement pauvre. La récente augmentation du salaire minimum voté par le gouvernement a provoqué un tollé de la part des investisseurs et industriels, qui ont menacé de réduire leurs investissements au Vietnam. 

 

Que faut-il gagner par mois pour bien vivre à Saïgon : 

 

- Pour un vietnamien, tout dépend de si un membre de la famille l'héberge. Dans ce cas, il peut tout à fait vivre convenablement, sortir, se faire quelques weekends en partant en car, avoir un smartphone etc. si il gagne 400€ par mois. Si il doit louer un logement, vous pouvez rajouter 200€, sinon il faudra trouver un vague gourbi loin du centre... 

 

- Pour un expat, c'est très différent : n'envisagez pas une seconde de vivre à la vietnamienne ; même si vous vouliez tenter l'expérience ce serait impossible. La première raison, c'est que vous ne paierez pas le même prix pour beaucoup de choses, à commencer par le loyer (les vietnamiens paient une taxe lorsqu'ils logent des étranger, qu'ils répercutent évidement sur le prix de location), l'électricité, pas mal de services et de produits, etc. Pour avoir le même niveau de vie qu'un vietnamien qui devrait louer son logement ici et gagnerait 600€, à mon avis vous pouvez rajouter 150€. Mais ce n'est pas tout : vous allez probablement vouloir manger autre chose que de la nourriture vietnamienne assez rapidement. Vous pouvez rajouter 100€ pour manger un repas sur 3 dans des restos étranger. Il y a aussi le billet d'avion pour rentrer une fois par an, une assurance rappatriement correcte et quelques vacances sympa sur place pour visiter. Au final, pour vivre dans un endroit correct, pouvoir sortir, se faire quelques vacances et manger autre chose que vietnamien de temps en temps, il faut gagner au moins 1000€ ici. On peut vivre avec 700€, mais ça ne sera pas drôle tous les jours et vous compterez vos deniers. Au final, si vous êtes jeune (2 à 5 ans d'expérience) et que l'on vous propose un poste ici en contrat local, je vous recommande de demander environ 1500€, afin de pouvoir préparer le retour (cotiser pour la retraite, avoir une mutuelle, etc.). Comme je le disais il sera tout à fait possible de vivre vraiment bien avec 1000€, mais pour faire quelques économies, penser à la retraite, à la santé, ça sera un peu court. Donc c'est tout à fait envisageable pour un ou deux ans le temps de trouver mieux (c'est exactement ce que j'ai fait). 

 

Niveaux de vie en Asie, l'impact sur nos vies en occident 

Au final, ne nous y trompons pas. Nous achetons des smartphones à 200€, des chemises à 10€, ou des peluches à 5€ uniquement parce que quelques part dans le monde, un travailleur pauvre les fabrique. J'insiste sur le PAUVRE. La délocalisation, ce n'est généralement pas aller installer sa production dans des pays où le coût de la vie est moins cher pour pouvoir payer un peu moins ses salariés, c'est aller s'installer dans des pays qui permettent d'exploiter les travailleurs, de leur payer tout juste de quoi subsister et de réduire à presque rien le coût de la main d'oeuvre dans le processus de fabrication. Ca peut paraitre une évidence pour certains, mais je crois utile de le rappeler : notre mode de vie et de consommation est basé sur l'exploitation de travailleurs pauvres. Nous ne payons pas le "juste prix" pour la plupart des produits que nous consommons, ces prix ne reflètent pas ce qui serait un coût normal de main d'oeuvre, ne prennent pas en compte le coût écologique, ne garantissent pas la sécurité des travailleurs, ni l'absence de travail des enfants. Ce sont juste les prix les plus bas possible, quoi qu'il en coûte généralement. Les multinationales qui affirment contrôler les dérives de leurs fournisseurs et avoir une véritable éthique mentent, tout simplement. C'est montré très régulièrement par des enquêtes journalistiques dans tous les domaines, le dernier exemple frappant étant l'enquête de France 2 "Cash investigation" sur la fabrication des smartphones. 

Vous avez un impact en tant que consommateur. La firme Nike a définitivement mis fin au travail des enfants chez ses sous-traitant par des contrôles très stricts suite au scandale planétaire qu'avait provoqué des révélations là dessus. Les multinationales prennent très au sérieux les menaces de boycott qui peuvent suivre ce type de scandale. Le droit et la régulation internationales ont été capables au niveau européen de garantir un certain niveau de sécurité pour les produits importés, peut-être pas parfait mais satisfaisant. Ils ont été incapables de garantir un niveau satisfaisant de qualité sociale et environnementale. 

Je n'ai jamais compris le vieux débat protectionnisme contre libre-échange. Il me semblerait évident de ne mettre aucune autre sorte de barrière à l'entrée que des garanties raisonnables sur les conditions de production. Il y a longtemps que nous aurions dû refuser en Europe l'entrée de produits qui représentent de véritables catastrophes sociales et écologiques, non pas au nom du protectionnisme, mais simplement parce qu'il est intolérable de payer un T-shirt seulement 3€ si c'est au prix d'esclavage humain. Se faisant, l'écart entre les coût de production s'en serait trouvé légèrement réduit, nous permettant de ralentir un peu la désindustrialisation totale, mais surtout ces critères éthiques se seraient imposés d'eux-mêmes dans ces pays, par nécessité plutôt que par volonté politique locale. Au lieu de faire les clowns avec nos misérables aides humanitaires pour les pauvres orphelins (qui sont génralement des machines à blanchir l'argent de la corruption à échelle gouvernementale pour obtenir des droits d'exploitation, d'installation, etc.). 

Cela aurait peut-être été possible avec une Europe forte, mais je ne vois aucun discours politique clair portant cette idée. On parle vaguement de "dumping social", plutôt en songeant au protectionnisme qu'à ce genre de mesures. Je suis me considère comme un libéral "normal", par opposition au libéral "hystérique". Il me semble qu'une entreprise doit garantir à ses salariés un salaire qui permette de vivre décemment avec des semaines de moins de 50 heures et au moins un jour de repos, où que ce soit dans le monde, et qu'elle doit supporter également tous les coûts indirects engendrés par son activité (dépollution des sols, des eaux, traitement de ses déchets, de ses fumées, taxe carbone au niveau mondial, etc.). Le libéral hystérique au contraire ne verra pas pourquoi on devrait payer un être humain plus que le minimum qu'il est prêt à accetper pour travailler (c'est à dire tout juste de quoi survivre), ni pourquoi une entreprise devrait payer pour des dommages collatéraux difficilement quantifiables et dont l'impact est toujours soit-disant sujet à débat. 

Sur le plan environnemental, nous consommons des produits provenant d'usines en Chine tellement polluantes que les gens vivant dans ces régions ont perdu plusieurs années d'espérance de vie sur les  dernières décennies. Selon une statistique récente, 500 000 chinois meurent chaque année de problèmes de santé liés à la mauvais qualité de l'air. Nous observons bêtement ce cirque en lisant les journaux sur notre Ipad. Il me semble que notre responsabilité est tout à fait manifeste. 

 

Moi aussi j'ai un smartphone, j'ai tout simplement acheté celui qui me paraissait présenter le meilleur rapport qualité-prix sans trop me poser de question. La marque a été mise en cause dans le reportage de France 2 dont je parlais plus haut, des enfants étant impliqués dans la fabrication des écrans. Je ne crois pas que nous pouvions raisonnablement nous mettre à faire de véritables enquêtes avant de faire le moindre achat. Que faire alors à mon petit nivau ? 

1. Faire circuler ces idées, ces informations, ces mises en garde, éventuellement ces idées si elles vous conviennent. Il faut que ces sujets deviennent une préoccupation majeure de l'opinion si nous voulonsque les industriels les prennent en compte. 

2. Vous pleindre auprès des marques pour les scandales les plus manifestes, tel que je l'ai fait que pour mon écran de téléphone. Ce n'est que par la multiplication de ces messages que leur comportement évoluera

3. S'informer auprès des sites internet qui évaluent la qualité sociale et environnementale des marques, qui sont de plus en plus nombreux