Il est une coutume un peu bizarre à Saïgon dont les touriste ne doivent pas se rendre compte, ou pas immédiatement, c'est la façon dont les vietnamiens se barricadent chez eux à la nuit tombée. Dans la maison où nous résidons, comme dans celle de l'année dernière, il y a un gros portail en métal donnant sur la rue. Ce portail massif est renforcé d'un cadenas à l'intérieur pour la nuit, et forme un sas d'entrée couvert par un toit (afin qu'on ne puisse pas l'escalader) avec un volet roulant électrique dont seuls les propriétaires ont la clé. Passée une certaine heure, il faut donc les réveiller pour qu'ils nous ouvrent lorsque nous rentrons de soirée. Pas question d'avoir notre clé pour le volet roulant, les propriétaires veulent s'assurer quelle que soit l'heure de la fermeture complète des lieux. 

Nombre de maisons dans le quartier (un quartier de familles vietnamiennes aisées) sont légèrement en retrait de la rue, et ont leur portail et leur mur couverts de barbelé et de tessons de bouteilles. Pas très accueillant au premier abord. Les motos ne sont jamais laissées dans la petite cour entre le portail et la maison, elles sont rentrées dans le rez-de-chaussée de la maison derrière une grille ou un volet roulant. La plupart des fenêtres ont des barreaux, jusqu'au dernier étage, pas seulement au rez-de-chaussée et au premier. 

Paranoïaques les saïgonais pour se barricader à ce point alors qu'ils sont dans la maison ? 

Notre chambre comporte une sorte de terrasse devant qui donne sur une ruelle, et qui est couverte et vitrée genre veranda. Les fenêtre peuvent s'ouvrir largement, et on y est très bien le soir. J'y reste parfois un peu tard dans le noir alors que ma compagne dort dans la chambre, fenêtres ouvertes. Avant-hier quelqu'un a lancé un petit caillou par une fenêtre, afin certainement de "tester" un présence éventuelle. Cette ouverture n'aura pas mis longtemps a être repérée, un certain nombre de gens ont déjà parfaitement compris que des étrangers habitaient là (étranger = ordinateur portable, Ipad, smartphone, télé écran plat). 

Les cambriolages sont extrêmement courants, les voleurs professionnels sont nombreux, très agiles et très audacieux. Je l'avais déjà raconté l'année dernière, mais le père d'un ami qui avait commis l'imprudence de dormir au 2e étage avec sa fenetre ouverte n'a pas retrouvé au matin son ordinateur et son téléphone qui étaient sur le petit bureau de sa chambre. Des gens sont à l'affut permanent de ce genre d'opportunité, il suffit d'un oubli, généralement il ne pardonne pas. De même qu'il avait suffit que ma compagne se ballade une seule fois avec son sac à main à l'épaule pour que l'on soit suivis à moto et qu'elle se le soit fait arracher. 

Au risque de cambriolage s'ajoutent toutes les légendes urbaines dont les vietnamiens sont extrêmement friands et qu'ils colportent très volontiers. Ainsi on nous raconte toujours que laiser une fenêtre ouverte c'est prendre le risque de se faire égorger dans son sommeil pour une montre ou un bijou. Même si on peut toujours tomber sur des cinglés, ici ou ailleurs, ce risque relève quand même largement du fantasme, je n'entends parler de ce genre de fait divers que sous forme de rumeur et jamais d'un fait advenu. Les vietnamiens sont persuadés que leur ville est dangereuse, que se ballader seuls en moto après 11h du soir expose aux bandes qui vont vous faire tomber pour voler la moto, etc. Evidemment, les agressions existent, comme partout. Mais après un an et demie ici, pas mal de ballades de nuit dans pas mal de quartiers, je crois pouvoir dire que Saïgon n'est clairement pas une ville dangereuse. Ma compagne s'y sent plus en sécurité qu'à Lyon le soir. 

Voleurs, les vietnamiens ? J'ai déjà parlé de ce sujet il y a longtemps mais je rappelle ici mon point de vue. Il est absurde de penser qu'un peuple est par nature plus vicieux qu'un autre d'une quelconque manière. Le vol est ici un problème comme dans tous les autre pays qui il y a 25 ans ne connaissaient pas la consommation telle que nous la vivons en occident, et qui ont connu un développement tel qu'une partie de la population s'est très rapidement enrichie et se goinffre de tout ce que l'argent peut offrir tandis que tous les autres les regardent. La mondialisation a créé cette situation. L'essence même de la croissance depuis 30 ans, ce n'est plus l'apport de véritable confort de vie, ça c'était la croissance des 30 ans précédents avec l'arrivée dans les maisons des frigos, machines à laver, télévisions, etc. La croissance d'aujourd'hui repose sur la différentiation symbolique, le prestige des objets. C'est la raison d'être d'Apple : des objets beaucoup plus chers que ceux de leurs concurrents, et l'Asie entière se damnerait pour acquérir le dernier Iphone. Une télé écran plat plutôt qu'une ancienne. Une audi A6 plutôt qu'une Toyota Innova. Plus personne ne songe à acheter un objet utile pour un véritable gain de confort pratique, le véritable moteur de la consommation c'est la valeur symbolique de ces objets. Les vietnamiens préfèrent de très loin se passer de frigo et de machine à laver pour avoir un smartphone moderne. Nous sommes tous victimes et acteurs de cette évolution, les asiatiques le sont à un niveua extrême pour les raisons que j'expliquais au dessus, ce saut dans l'hyper modernité en 20 ans sans avoir connu les 40 années d'après guerre chez nous qui ont construit rapidement mais progressivement la vie moderne. Les "marketteurs" de tout poil le savent bien, pour vendre il faut créer une pulsion d'achat qui n'a rien à voir avec l'aspect pratique et la qualité réelle de ce que l'on a à vendre. L'idéal est d'avoir une marque de prestige, sinon il faut ruser. Mettre un écran tactile sur un frigo par exemple. 

Bref, pour en revenir au Vietnam, ce saut brutal dans la modernité a créé le Vietnam d'aujourd'hui, ce curieux mélange typiquement asiatique de carriole avec un feu à charbon pour faire chauffer la soupe à 50 centimes posé au pied d'une tour de 80 étages avec centre commercial, cinema multiplex, salle de fitness de luxe et bar panoramique à 6 euros le demi de bière. Cette modernité est il me semble extrêmement séduisante et destructrice. On devrait tout lui pardonner puisqu'elle a sorti beaucoup de gens de la pauvreté, mais je crois qu'on ne mesure pas tout ce qu'elle détruit en retour.