Une amie française d'origine vietnamienne a bien voulu me livrer quelques détails, ceux qu'elle avait pu apprendre, sur l'histoire de sa famille. Cette histoire, c'est celle de gens déracinés, séparés brutalement de leurs proches et en divorce avec le pays de leur enfance, c’est l’histoire de millions de vietnamiens.

B… a 28 ans (29 si on compte comme les vietnamiens), elle est née à Aix-en Provence de deux parents nés au Vietnam qui se sont rencontres en France.

Sa mère est née a Hue (centre du Vietnam) d’une famille venant du Sud. Le père de sa mère, un colonel haut place dans l’armée du Sud avait en charge toute la région de Can Tho et a combattu aux cotés des américains. Vous devinez qu’une telle position va largement influer sur le destin de la famille. En 1973, alors qu’un retrait des américains est décidé par les accords de Paris, il faut songer à protéger sa famille des représailles.  Il envoie sa fille poursuivre ses études en France, dans un pays qu’elle n’a jamais vu et dont elle ne parle pas encore la langue, seule. L’idée était d’envoyer les enfants au fur et a mesure qu’ils auraient eu le bac, en fermant la marche, mais la chute du Sud a précipité les événements. Il aurait alors pu partir aux USA, mais sa mère a voulu rester, elle ne voulait pas laisser la grand-mère, il est donc reste aussi. Homme très respecte et blesse de guerre, il échappera de justesse a l’exécution après la chute de Saigon, mais bien sur pas aux camps de rééducation. La mère de B… revient au Vietnam en 1984, pour voir son père enfin sorti de camp. Il partira finalement aux Etats-unis avec deux de ses filles (parmi 8 enfants) et 2 neveux dans les années 90. B… n’a pas de détail sur ces années, ce sont des choses dont on ne parle pas facilement dans la famille. Pour les frères et sœurs restés au Vietnam, leur nom est difficile à porter : ils seront constamment défavorisés et auront toutes les peines du monde à mener une vie normale, ils doivent survivre par des petits boulots.

Son père est ne dans la province de  Phuoc Tuy  dans le Sud du Vietnam en 1958. Lui part du Vietnam avant l’arrivée massive des américains  pour échapper à la guerre, il n’a que 5 ou 6 ans et ne conservera que des souvenirs vagues du pays de son enfance. Il part en France avec sa mère, puis est recueilli par  des amis tandis que sa mère va travailler dans un restaurant à Valras, laissant au Vietnam les 3 sœurs. Il va connaitre une vie de petits boulots, et c’est en tant que serveur qu’il rencontre sa future femme. Il enseigne ensuite le tennis pendant 20 ans et reprendra finalement des études pour faire de la logistique dans une grosse entreprise jusqu'à aujourd’hui. Il revient pour la première fois au Vietnam en 1993 avec ses enfants, B… a 8 ans. C’est presque un pays étranger pour lui, et pourtant pour la première fois il se sent chez lui. Tout comme ses sœurs lui sont étrangères, et pourtant il retrouve les siens. L’importance de la famille prend le dessus, mais les retrouvailles sont pourtant difficiles. Il parle vietnamien avec quelques difficultés, et doit renouer avec deux  sœurs qui n’ont connu toute leur vie que la campagne vietnamienne.

Les parents de B… après leur rencontre avaient toujours pense revenir au Vietnam. C’était après tout leur pays malgré les années écoulées, et a partir des années 90 l’ouverture du pays et la libéralisation permettaient tous les espoirs. Et pourtant après avoir revu la terre de leur enfance, ils ne s’y sont pas senti chez eux comme ils l’auraient pense. Ils sont devenus français, et la rencontre avec le Vietnam contemporain n’est pas si naturelle. Toutes les difficultés que j’ai vécu et que j’ai retranscris au fil de ce blog, ils ont du les vivre aussi malgré leur origine et la maitrise de la langue. La soumission à l’ordre établi et aux autorités de toutes sortes, l’encadrement strict de l’expression, les rapports avec une famille devenue trop différente… Finalement c’est en France qu’ils se sentent chez eux. 

Ce rapport avec leur pays de naissance est compliqué. S’ils avaient eu le choix, s’ils avaient pu réécrire l’histoire ils n’auraient jamais quitte le Vietnam, leurs parents, leurs frères et sœurs pour un pays inconnu. Et pourtant aujourd’hui il serait trop difficile de revenir. Il ne faut pas oublier qu’aujourd’hui encore, ce sont les vainqueurs qui gouvernent. Le pays est réunifié sur le papier, mais pas dans les cœurs. La mère de B… conserve pour les vietnamiens du Nord une rancœur tenace, et pour le régime actuel une grande défiance, comme nombre d’émigrés forcés parmi la diaspora vietnamienne. Lorsqu’ils sont revenus en famille avec B…, pas question de visiter les monuments historiques et les musées, temples du mensonge à la gloire des vainqueurs.

Lorsque B… a annonce  ses parents qu’elle voulait passer quelques temps au Vietnam sur les traces de ses origines et de la culture de sa famille, ils ont eu des réactions très différentes : sa mère a été très inquiète et n’a pas vraiment compris cette démarche, tandis que son père l’encourageait vivement. Elle ne partait pas pour une terre accueillante et familière. Finalement sa mère a compris que les « viet kieu » sont nombreux à faire cette démarche dans un Vietnam un peu apaisé et désormais habitué à les accueillir. Le frère de B… était lui aussi venu pour un an. Naturellement il avait été accueilli par des tantes. La cohabitation a été difficile ! Dans la culture vietnamienne des oncles et tantes ou grands parents font parti du noyau familial bien plus que chez nous et peuvent se substituer bien plus facilement aux parents. Il a donc été un peu surpris de se voir imposer un « couvre-feu », de devoir rendre des compte sur ses sorties et ses fréquentations et de devoir composer avec une intimité limitée, à la vietnamienne.

Les histoires comme celle de cette famille se comptent par dizaine de milliers, souvent dramatiques par les conditions du départ ou de l’arrivée dans un pays d’accueil, toujours au moins difficiles par les déchirements et les séparations. Le père d’une amie de B… avait a la fin des années 70 construit une embarcation de fortune pour fuir clandestinement le Vietnam et emmener sa famille. La chance a voulu qu’il soit repêché en pleine mer par un bateau hollandais, c’est donc là-bas qu’ils sont partis. D’autres ont été repêchés par des pirates, ou pas repêchés du tout.

Dans nombre de familles de la diaspora vietnamienne, le passé est tabou. Certains jeunes qui veulent savoir sont durement réprimandés s’ils abordent une question interdite, et ils ne peuvent que supposer. Ce rapport d’amour-haine avec la terre des ancêtres est certainement une chose difficile à assumer. Partout dans le monde, en toute discrétion et malgré leur bonne intégration les vietnamiens sont tous restés vietnamiens d’une manière ou d’une autre. J’ai déjà eu l’occasion de le dire, c’est un pays avec une culture extrêmement forte, qui résiste beaucoup aux influences. Mais il faudra encore quelques temps pour que tout le monde se réconcilie avec ses origines, les blessures sont encore récentes, souvent vives.

Un grand merci à mon amie qui a bien voulu partager cette histoire, son histoire, qui est presque l’histoire de tout un pays tant la vie des vietnamiens depuis un siècle et demie s’est construite au gré des agressions extérieures. Je m’excuse par avance pour toutes les imprécisions qui demeurent et pour tous les « raccourcis », mais par ces imprécisions je crois que de très nombreuses familles pourraient se reconnaitre dans ce petit récit.