Le hasard a fait qu'en l'espace de quelques jours, il m'a ete donne d'entendre 3 recits differents de jeunes francais d'origine vietnamienne sur ce qu'ils savaient de l'histoire de leurs parents et grands-parents. Les viet-kieu, ces personnes d'origine vietnamienne issues de la diaspora, sont une composante importante de la culture vietnamienne aujourd'hui, ils en sont la representation a l'etranger, et depuis 15 ans ils ont ete nombreux a revenir au pays pour quelques mois, quelques annees ou pour toujours. Nombreux aussi a ne pas vouloir revoir le pays de leur enfance, a vouloir oublier ou bien rester sur une image ancienne, et surtout a essayer de ne pas rouvrir des blessures mal refermees et reveiller des souffrances inconnues du reste du monde.

Car qui se soucie en France de cette histoire ? On sait qu'il y a beaucoup de vietnamien en France, aux Etats-Unis, en Allemagne et dans quelques autres pays, au mieux on a entendu parler des "boat people" en se disant que le trajet pour une vie meilleure n'a pas du etre tres drole, comme s'il ne s'agissait que du trajet.

J'ai demande a ces personnes de temoigner sur ce blog, et j'espere qu'elles le feront ; si vous me lisez il faut vous y mettre maintenant vous ne pouvez plus y echapper ! Mais avant cela il me parait bon de redonner quelques reperes historiques pour comprendre les raisons de cette diaspora, de cet exode massif caracteristique du Vietnam comme il a pu etre caracteristique d'autres pays a l'histoire tourmentee comme l'Armenie par exemple.

L'un des ingredients indispensables a une bonne diaspora, ce sont des contacts a l'etranger. On ne quitte pas si facilement son pays quand rien ne nous attend ailleurs, et quand on ne connait personne de pres ou de loin qui a deja tente l'experience. Or depuis le debut de la colonisation francaise des vietnamiens sont venus s'installer en France. Les deux vagues d'immigrations majeures ont bien sur ete les deux guerres mondiales, en raison de nos besoins en main d'oeuvre. La troisieme vague arrive avec les accords de Geneve de 1954 et le depart des francais du Vietnam. Nombre de vietnamiens se sont integres au systeme francais, maitrisent parfaitement la langue et les coutumes et sont inquiets de ce que va devenir leur pays sans la tutelle francaise, ou tout simplement songent aux opportunites qu'offrent ce pays riche qu'est la France (sisi on est riches, tout est une question de point de vue).

Mais ce n'est pas seulement une question d'opportunisme. Il ne faut pas oublier que toutes les decolonisations ont debouche sur une "epuration" plus ou moins violente. En 1954, le Vietnam sort de 8 ans de guerre meurtriere. Les vietnamiens qui ont aide les francais et ont servi dans l'administration sont en mauvaise posture, ils sont perdants dans leur propre pays, et menaces. Le meme scenario se repetera avec une violence decuplee a la "Chute de Saigon" en 1975 lorsque l'Armee Populaire Vietnamienne (communiste) "libere" le Sud Vietnam en prenant le dernier bastion americain qu'est Saigon.

Nous en arrivons donc a cette 4eme grande vague d'emigration, facilitee par les 3 premieres et forcee par l'avenement de la "Republique democratique du Vietnam" menee par Ho Chi Minh. On l'oublie souvent, et les vietnamiens sont les premiers a l'oublier, mais la guerre du Vietnam est d'abord une guerre civile, armee du Nord contre armee du Sud. Certes, tres rapidement le ord devient soutenu, forme et arme par les Russes et les chinois, tandis que l'armee americaine se substitue quasiment aux forces du Sud en deroute. Une guerre chaude dans la guerre froide donc, mais un conflit originellement interne. Ce conflit interne a ete provoque par les forces de l'etranger, qui ont "mine" le terrain : ce sont les accords internationaux coupant le pays en 2 pour ne laisser a Ho Chi Minh que la moitie Nord qui provoquent le conflit. Un coup d'Etat dans le Sud deguise en referendum permet des le depart aux Etats-Unis de co-administrer le pays. C'est cette situation intenable qui provoque des revoltes teleguidees par le Nord (en sous-main les russes et chinois), et finalement la guerre.

Quoi qu'il en soit, une fois encore ceux qui auront soutenu activement ou passivement les perdants seront en danger. Mais cette fois l'ideologie communiste et la folie maoiste s'en melent : l'epuration s'incarnera dans les terribles camps de reeducation, dont l'unique but est de briser les hommes fautifs d'avoir vecu selon la mauvaise ideologie. La methode est connue, elle a traverse le 20 eme siecle, de nombreuses guerres et de nombreux pays. Un matin  l'aube un homme est arrete, on lui dit qu'il doit suivre un cours sur le nouveau regime pour mieux aider son pays a se reconstruire. Il prepare a la hate des affaires pour quelques jours et dit au revoir a sa femme et ses enfants, sans savoir que dans le meilleur des cas ce sont des annees de brimade, de tortures psychologiques et physiques, de travaux forces et de faim qui l'attendent. Avoir aide en temps qu'ouvrier a installer le reseau electrique ou une route pendant l'occupation americaine pour nourrir sa famille (donc avoir cede a la corruption des moeurs occidentaux) est un crime, une trahison qui sera souvent puni de mort. La methode maoiste de l'autocritique est de rigueur, on ne survit que si l'on comprend que ses agissements passes sont le mal incarne.

Au moment de l'evacuation des derniers americains de Saigon, quelques milliers de vietnamiens hauts places dans l'administration civile et militaire seront evacues egalement. Mais pour les autres, il faut se debrouiller seuls. Le Haut Commissariat aux Nations Unies pour les refugies estime qu'entre 200 et 250 000 vietnamiens tentant de fuir la voie des mers ont peri noyes, victimes de pirates ou de la faim. Cette page noire de l'histoire du Vietnam, l'une des nombreuses consequences de la guerre, est aussi l'histoire de nombre de nos concitoyens dans la France d'aujourd'hui, peut-etre celle de vos voisins.