Un recent article sur la recherche en Chine me fait fortement penser au Vietnam, a un phenomene touchant l'Asie du Sud-Est en general assez delicat a commenter.

La croissance extremement rapide en 15 ans de la recherche et des universites en Chine s'est naturellement accompagnee, comme dans tous les pays developpes du monde sauf la France, d'une course aux classements internationaux, donc notamment aux publications dans les revues scientifiques influentes. Tout cela est regit par un systeme de reputation, de points, d'influence qui decide directement des financements accordes aux universites ainsi que leur capacite a lever des fonds prives.

Evidemment, la fraude ne s'est pas faite attendre. Une enquete de la journaliste scientifique Mara Hvistendahl aidee de 2 journalistes chinois montre que le marche noir de la recherche est florissant. Tout est possible : ajouter son nom a une publication comme co-auteur principal, faire publier des etudes bidon... La pratique est massive, des dizaines d'agence proposent ouvertement ces services sur Internet (sur les 27 contactees seules 5 ont refuse). Les questions sont nombreuses : comment les universitaires se paient-ils ces services au cout souvent exorbitant ? Quelles complicites dans les grandes revues scientifique pour ces publications ? Comment se commercialisent des etudes aux donnees inventees redigees par des non chercheurs payes pour la redaction ?

Cela rejoint simplement la longue liste  des scandales de corruption, alimentaires, industriels, environnementaux, etc. qui chaque semaine eclosent en Asie du Sud-Est. Bien evidemment, nous connaissons notre lot de scandales en Europe, mais j'ai le sentiment en comparaison avec l'Asie d'une certaine retenue. En gros on met du cheval dans nos lasagnes quand l'industrie agro-alimentaire chinoise tue des gens par milliers chaque mois. Bien sur, nous avons cree la maladie de la vache folle en donnant a bouffer des os broyes a des vaches. Les protheses PIP ont fait pas mal de victimes en essayant sciemment d'utiliser du silicone industriel plutot que chirurgical. Sans parler de tout ce que l'on ne sait pas...

Malgre tout, j'ai l'impression qu'ici plus qu'en France tout est a vendre. A priori au Vietnam, une personne detenant un pouvoir quelconque (signer un diplome, un permis de construire, authoriser un evenement, designer un fournisseur) va l'utiser pour faire de l'argent. En France, il est simplement susceptible de le faire. La difference est subtile, et elle ne repose sur aucun chiffre ni etude, elle est simplement le resultat d'une impression personnelle. Je ne crois pas une seconde que les francais soient plus honnetes que les vietnamiens ou les chinois, simplement ici par definition tout est a vendre. La deontologie et les lignes a ne pas franchir s'en trouvent beaucoup plus difficiles a definir.

La police fonctionne ici exactement comme une mafia : elle fait payer sa "protection" aux commerces locaux, surtout si ils sont tenus par des etrangers, surtout si ils vendent de l'alcool. Elle arrete des motos au bord des routes non pas pour des raisons de securite routiere, mais dans le but d'extorquer de l'argent sur des motifs futiles generalement d'ordre administratifs ou pour un clignotant. Cela fait partie integrante des revenus de ses effectifs, c'est le systeme considere comme normal ici. Les gens "puissants" (riches) graissent systematiquement la patte des responsables locaux et petits chefs des alentours, il peut alors considerer que ce sont ses "amis", et il beneficie de leur bienveillance. Les petits soucis quotidiens se reglent pour eux en un coup de telephone, quand il faut pour les autres des semaines a trainer dans les couloirs des administrations.

Bien evidemment, ceci etant la norme, il n'est pas surprenant que la deontologie soit un concept abstrait tres flou pour les gens, et que les derives soient extremement courantes. Bien evidemment, quand un scandale fait des morts et que le coupable est pris il passe un sale quart d'heure et la justice est bien plus expeditive que chez nous pour ces pratiques. Mais la zone grise des comportements douteux est extensive.

Ces pratiques sont tres liees a la question du pouvoir ici, qui regit largement la vie sociale (avec la famille). Comme toute societe confuceenne, le respect pour le pouvoir (du chef de famille, de quartier, de l'entreprise, de la procince, de l'etat...) est immense. La hierarchie sociale est stricte et rigide. Mon ancien colloc me racontait qu'un jour, une amie vietnamienne etait chez lui, et la femme de menage etait la par hasard au moment ou elle s'en allait, ils etaient au rez-de-chaussee. Elle avait oublie son sac 4 etages plus haut sur la terrasse, elle a donc tout simplement demande a la femme de manage d'aller le chercher... Celle-ci allait s'executer sans broncher si Pierre n'etait pas intervenu, choque par cette facon de la prendre pour un larbin. La femme de menage et la copine se sont retrouvees confuses de cette situation, ne comprenant pas pourquoi on ne pouvait pas demander a une femme de menage d'aller chercher le sac.

Pour quelqu'un de reellement riche ou pour les etrangers (ce qui est la meme chose en fait), l'empressement et la deference sont sans bornes. Discuter les ordres du chef ca n'existe tout simplement pas. Cela conduit bien evidemment a tous les abus de pouvoir possibles dont je parlais plus haut.

Toute societe de controle est par essence egalement une societe de passe-droit. Les regles etablies cherchant a controler la vie economique et sociale au dela de ce qui est supportable pour avoir un fonctionnement fluide et normal des choses, la pratique outrepasse le droit, et elle est dictee par la relation entre les gens qui ont l'argent et ceux qui ont le pouvoir. Pour faire simple, quand il devient trop complique d'obtenir legalement une authorisation pour ouvrir un bar (plusieurs mois de demarches avec l'aide d'un avocat en perspective), la pratique incite a trouver une solution negociee avec les responsables locaux en charge du controle de ce bar (comite de quartier et police). Vous exercez donc sans les licences necessaires sous le regard bienveillant des autorites, moyennant quelques "frais de dossier" reguliers.

Bref, il y a deux sujets dans ce message mais qui sont tres lies. Pour en revenir aux scandales "typiquement asiatiques", je pense qu'il se demarquent en frequence et en gravite de nos scandales europeens a cause de ce terreau qui rend trouble la definition de la deontologie. L'exigence de justice existe dans l'esprit de tout le monde, elle a meme plus tendance a punir ici que chez nous, mais la notion plus delicate de deontologie rend ethiquement possibles toutes sortes de comportements. Non pas admis ou encourages, mais possibles. Chez nous, ces comportement sont nombreux mais ils sont clairement du domaine du delit et leurs auteurs doivent assumer pleinement d'enfreindre la loi, la morale et la deontologie elementaire de leur metier. ici on s'arrange beaucoup plus facilement avec ces choses, comme un poisson dans les eaux tiedes et troubles du Mekong.