Chaque jour a son lot de petites contrarietes au Vietnam ; la moindre difference avec mon mode de vie habituel me parait malgre moi etre absurde. Souvent, apres quelques temps, je me rends compte que finalement leur maniere de faire n'est pas si idiote. C'est a l'image de l'usage des baguettes pour manger : la premiere fois que vous en utilisez, vous trouvez ces outils completement arrieres en comparaison de la fourchette et du couteau. Mais apres un certain temps, mis en regard avec la cuisine qui se presente en morceaux faciles a attraper, et sachant que se pencher sur son bol ou aspirer se nouilles n'est pas un probleme ici, on se prend a utiliser les baguettes a la maison et a les trouver pllus pratiques que la fourchette en de nombreuses circonstances. Il en est de meme avec pas mal de choses finalement !

Sur certaines autres choses les vietnamiens me paraissent absolument irreconciliables par contre. Ils ont mis il y a quelques jours un parfum d'interieur a la fraise dans les toilettes, qui en fait sent le vomi, je suis oblige d'aller aux toilettes a un autre etage tellement ca pue. Sur des choses un peu plus profondes, on oscille toujours entre l'agacement et l'empathie. Leur absence de sens de l'anticipation et de vision a long terme (une semaine, c'est du long terme...) peut etre penible, mais quand on regarde leur mode de vie quotidien, la seule raison qui rende cela genant c'est le fonctionnement des boites occidentales avec leurs plannings. Avec un peu de recul, on se rend compte qu'ils accumulent les erreurs que nous avons fait nous meme en Europe, ne profitent pas de l'experience des autres par manque de vision a long terme. A l'heure ou la Chine creve de sa pollution, ou une fillette de 8 an a un cancer du poumon, ou certains jours les villes sont paralysees par le brouillard des gaz d'echappement et des fumees d'usine, ou les gens perdent de l'esperance de vie a une vitesse vertigineuse, le Vietnam se prepare tranquillement a l'arrivee massive de la voiture, cree des autoroutes urbaines, des ponts entre les immeubles pour enjamber les carrefours, tout ce qui nous essayons de demanteler aujourd'hui en France pour des couts pharaoniques.

Mais je derive de l'objet de mon message. Ici nous nous frottons chaque jour a la difference radicale, et ce n'est qu'au bout de long mois que nous comprenons peu a peu la raison d'etre des choses, leur fondement culturel. Nous epluchons les legumes en amenant la lame du couteau ou de l'econome vers nous, les vietnamiens font l'inverse, leurs couteaux economes sont "a l'envers". Ca fait partie de ces milliers de petits details qui contrarient notre sens commun, notre sens pratique, meme si objectivement il n'y a aucune raison qu'une maniere de faire soit meilleure qu'un autre. Le fait qu'aucun vietnamien lorsqu'il arrete sa voiture le long d'un trottoir ou son chariot dans un supermarche ne considere la gene occasionnee fait partie des choses tres agacantes, puisque le bon sens donne je crois raison a la politesse europeenne; combien de fois dans une rue j'ai vu 2 voitures arretees chacune dans un sens exactement au meme niveau, provoquant un bouchon qui ne revolte personne ? D'un autre cote, je constate infiniment plus d'agressivite dans les rues ou les supermarches europeens que vietnamiens. Chez nous chaque petit manquement a la bonne conduite et au soucis des autres est un acte d'agression qui ne manque pas de provoquer des reactions. Ici, le souci des autres dans l'espace public etant reduit a sa plus simple expression, personne ne s'etonne ni ne s'offusque des queues de poisson, des gens qui doublent a la caisse, des gens gares a l'endroit le moins pratique du monde, tout cela ne provoque aucune sorte de violence.

La France est probablement l'un des pays au monde qui possede la culture la plus fortement ancree, inscrite dans les genes. Dans tellement d'autres pays les gens sont plus libres de leur comportement ! Meme chez nos voisins allemands qui n'ont pas dans leur histoire de grande tradition d'integration de la difference, quand on se balade a Berlin on voit toutes sortes de gens, de tenues vestimentaires, de comportements. A paris, quelqu'un de mal habille attire les regards, quelqu'un qui garde sa casquette au resto reste de la derniere grossierete. Aux Etats-Unis, le mode de vie des roms serait un mode de vie parmi d'autres, une communaute parmi d'autres. En France tout egratigne et irrite notre culture chez eux : leur nomadisme, leurs hardes de "mauvais gout", leurs manieres. Si l'un d'entre eux se retrouve au tribunal civil ou populaire, il part avec un serieux handicap, comme un noir au Texas ou un chinois au Japon. Le mot racisme recouvre des realites tellement diverses, depuis la comparaison d'une Ministre de la Republique noire avec une guenon, jusqu'au simple petit malaise face a des habitudes differentes des notres, comment utiliser ce mot aujourd'hui ?

Je crois que nous sommes tous "racistes", pas seulement les europeens evidemment, les vietnamiens le sont tout autant a leur maniere, les arables, les noirs, les juifs... Peu de gens sont exempts d'a priori et de ces petits agacements face aux differences, et ces gens la sont generalement consideres comme des singuliers, voire des "marginaux". Totalement empathiques et ouverts, ils sont toujours prets a experimenter sincerement, comme si leur education avait eu si peu de prise sur eux qu'elle n'avait pas calcifie leur cerveau.

Bref, a chacun son degre d'elasticite et d'empathie pour la difference, ce qui est important ce n'est pas tellement ce que l'on ressent, mais ce que l'on exprime. J'ai appris a l'ecole que la France etait le pays de la liberte et du progres. Maintenant que j'ai suffisamment d'experience, de recul et que je peux l'observer de l'exterieur je vois un pays au milieu du marasme, entre l'Italie berlusconienne, les voisins empetres comme nous dans leur crise socio-economique, les Etats-Unis plus divises que jamais sur Trayvon Martin, Newtown. J'avais tellement cru comme un idiot qui a bien appris sa lecon que la France avait quelque chose de special ! Peut-etre etait-ce un peu vrai du temps des vrais intellectuels jusque dans les annees 80, mais peu importe. Aujourd'hui quand je lis les journaux, le voile se leve, le vernis se craquelle. Je l'avais prevu - mes amis en sont temoins - au premier jour de l'election de Sarkozy (qui n'est pas une cause, ce n'est pas un demiurge, mais un symptome). Sommes nous les jouets de l'economie, nous vautrant dans cette fange a chaque crise economique majeure, chque periode d'angoisse, sans rien avoir appris du passe ? Probablement.