J'essaie de diffuser une pub sur Internet, et le seul moyen de paiement accepte est la carte bleue. Manque de chance, au Vietnam les entreprises n'ont pas le droit d'avoir de carte de paiement... Comme d'habitude, toutes les restrictions imbeciles destinees a donner une illusion de controle creent tout un tas de moyens detournes et de combines pour contourner le probleme. Sauf dans me boite. Ca fait 10 jours qu'ils ne m'ont toujours pas resolu le probleme. Enfin ils pensaient avoir la solution en me creant un compte a mon nom alimente par la boite avec une CB a mon nom pour payer la pub, solution que j'ai evidemment refusee.

Impossible aussi de sortir de l'argent du pays theoriquement, de faire un transfert bancaire international depuis le Vietnam vers l'etranger... Et mon compte est remunere a 1%, tandis que les frais de retrait sont de un demi-dollar, retraits evidemment plafonnes a 100$ pour en faire plein par mois (sachant que je paie mon loyer en cash). Bref, les banques sont un peu a l'image de pas mal de services au Vietnam : on pompe de l'argent comme on peut a tous les niveaux pour compenser l'inefficacite, la reglementation ultra contraignante et bien sur les fuites inexplicables d'argent un peu partout. Les banques atteignent un tel niveau d'inefficacite dans le financement de l'investissement  (que ce soit pour les particuliers et l'achat immobilier ou l'investissement des PME) que le gouvernement avait lance il y a deux ans une grosse reforme du systeme bancaire. Reforme evidemment etouffee par les interets des quelques personnes qui dirigent ces grosses institutions majoritairement publiques. Ces banques sont apparement souvent empetrees dans des participations massives dans certaines grosses entreprises publiques dont la mauvaise gestion et les tentatives de camouflage mettent en danger tout l'edifice pourri.

C'est un phenomene tres curieux que ces constats recurrents d'inefficacite, parce qu'en parallele je constate chaque jour le zele de chaque travailleur pour faire son boulot le mieux possible, meme sans controle. J'en reviens a un ancien message, et au balayeur qui nettoie les rues a 1 heure du matin. Il le fait avec une telle regularite et une telle bonne volonte, sans personne pour le surveiller ! Comme le cireur de chaussures, qui y passe minimum 10 minutes et les rend comme neuves, comme tous les gens a mon boulot qui continuent le travail sans compter les heures supp jusqu'a ce qu'ils sentent que je suis reellement content de leur boulot en allant au dela de ce que je demande, etc. Mais je vois aussi la reparation de l'Internet chez nous, un bout de fil rajoute et scotche le long du mur qui pendouille au dessus de la cour devant la maison pour se raccrocher au reseau de la rue, les installations baclees. Un paradoxe que je ne m'explique pas : cet esprit de zele et un veritable gout du travail bien fait, la recherche systematique de la satisfaction du chef, qui cotoient d'evidentes et agacantes negligences.

Nous sommes alle voir une sorte de concert prive de musique classique organise par une famille dans sa maison, ou se sont produit une quinzaine de jeunes musiciens solistes a la suite. Evenement sympatique et chaleureux, mais j'ai ete frappe par le point commun que partageaient tous les interprete : ils ont tous un niveau assez faible par rapport au nombre d'annees de pratique (l'ami vietnamien qui nous y a emmene nous a renseigne, et j'etais en presence d'une musicienne chevronnee), ils apprennent tous par coeur les morceaux et n'utilisent pas les partitions, ils ont tous choisis des morceaux trop difficiles pour eux et ont tous fait pas mal d'erreurs, et ont tous livre une interpretation quasiment sans nuance (voire absurde par l'incomprehension de l'oeuvre), sauf deux ou trois... Et je retrouve la tous les symptomes de mon paradoxe : une vraie bonne volonte, du travail serieux, et un resultat decevant.

J'en reviens a ma theorie sur les libertes individuelles, sur la concommitance si forte entre la capacite de veritable creation individuelle et la dynamisme economique. Seules les nations qui donnent a leur enfants des outils pour devenir eux-meme, pour exprimer leur singularite et leurs capacites creatrices ont de l'avenir. D'apres les temoignages qui me parviennent l'ecole au Vietnam n'est pas en etat de le faire.

Mais en meme temps, l'image me vient de ces jeunes prodiges chinois comme Lang Lang qui a force de gavage et de discipline deviennent des interpretes professionnels de tout premier plan au niveau mondial, je pense aussi aux Ai Weiwei, on ne peut pas les accuser d'etre des imitateurs. Et ce dans un pays qui n'a pas la reputation de favoriser la pensee individuelle, la singularite et la creation libre ; j'entends plutot parler d'apprentissage par simple repetition. Ma connaissance tres limitee de la Chine m'incite a arreter ici mes speculations, mais cette singuliere difference entre la reussite chinoise et la stagnation vietnamienne me passionne. Ne s'agit-il finalement que de quelques annees d'ecart dans le developpement, le temps de "digerer" le monde entier qui s'est engouffre au vietnam il y a seulement 20 ans, ou d'une rupture culturelle plus profonde ?