Depuis que je suis arrivé, j'ai croisé pas mal d'expatriés de toutes sortes. Ils ont un pour une majeure partie d'entre eux un point commun assez curieux : ils n'aiment pas beaucoup les vietnamiens. 

C'est un constat que je vérifie régulièrement quand je fais de nouvelles rencontres. La dernière en date était des plus classiques, presque une scène de genre : un couple de français d'environ 55 ans qui vit ici depuis quelques années s'était fait volé un sac avec les passeports dedans, donc faisaient la queue au consulat français (j'y était pour mon permis de travail). En fait ils avaient laissé le sac dans un taxi et ne l'avaient pas récupéré. L'expérience la plus banale et la plus partagée par les touristes du monde entier. La discussion qui s'en est suivie a évidemment porté sur la nature de voleur des vietnamiens, auxquels il ne fallait jamais faire confiance sous aucun prétexte en matière privée comme commerciale. 

Or mon expérience n'est pas tout à fait celle là. Quand j'essaie de l'expliquer, on me répond toujours "tu es nouveau ici, tu verras dans quelques mois". En tout cas je peux laisser dans ma chambre n'importe quoi, y compris de l'argent liquide, je sais que les femmes de ménage n'y toucheront jamais. Au contraire elles achètent des fruits et de l'encens pour notre autel des ancêtres parce qu'elles voient qu'on est pas très assidus sur ces questions. (En fait notre maison est "hantée", parce qu'un enfant en bas âge est mort dedans avant que Pierre arrive, tout le quartier le sait et aucun vietnamien ne veut louer la maison). Quand je lui donne de l'argent pour qu'elle rachète un néon ou une bouteille de gaz, je suis toujours surpris que ça coûte beaucoup moins cher que je pensais quand elle me rend la monnaie. Ou alors elles n'osent pas me réclamer quand elles l'ont fait d'elles-mêmes, heureusement que je le constate et vais leur donner l'argent. J'ai 3 bons copains vietnamiens maintenant que je vois souvent, (Trung, Tung et Hoang, faut un peu de temps pour se souvenir des prénoms...) je leur fait une confiance totale, et j'ai du mal à les inviter quelque part c'est plus souvent eux qui m'invitent. A l'inverse, on fait hyper gaffe à tout fermer. Le père de Pierre s'était fait voler son ordinateur dans sa chambre alors qu'il y dormait avec la porte fenêtre ouverte. Et le vol est évidemment monnaie courante dans les quartiers touristiques, visant les étrangers. Cela dit les violences sont extrêmement rares, certainement beaucoup plus rares qu'en France. 

A priori, les gens ici peuvent paraitre assez froids pour un européen. Par exemple à une caisse de magasin, ni bonjour ni merci, la plupart du temps on n'échange pas un mot en fait, pareil entre vietnamiens. Au resto ils arrivent, se posent et commandent sans aucune formule de politesse, c'est normal ici. Par contre dès qu'on arrive à engager un contact un tout petit peu plus cordial, dès qu'une étincelle se produit, même si la personne ne parle pas un mot d'anglais ils sont hyper chaleureux et gentils. Maintenant le bonhomme qui me fait mon orange pressée le matin sait qu'il faut me la faire sans sucre (ils mettent du sucre dans toutes les boissons ici à part le thé), la dame qui me fait mon bo bun me met d'office deux brochettes et pas de nems. (Quand Bunnet l'a goûté celui là, il s'en est enfilé deux énormes bols d'affilée). C'est pas seulement qu'ils me connaissent, mais ils sont hyper amicaux avec moi, la communication peut se passer de mots. 

Tout le monde me connait dans le quartier évidemment. Le matin quand j'attends la voiture qui m'emmène au boulot au bout de mon allée, le premier jour 5 personnes, taxis ou motos m'ont demandé si j'avais besoin d'eux, et plus personne ne me demande depuis le 2eme jour. Toutes les nouvelles vont extrêmement vite, tout se sait immédiatement. Toute la rue sait instantanément si il y a une nana vietnamienne qui est chez nous : la prostitution étant "interdite" au Vietnam, les nanas qui fréquentent des étrangers sont mal vues. Pour un de nos amis marié à une vietnamienne, la vie devient impossible dans son quartier, les gens sont très agressifs envers eux, ils ont même appelé la police qui est venue vérifier qu'ils étaient mariés. Je pense que c'est parce que la nana a un caractère impossible et qu'elle fait régulièrement des crises d'hystérie où elle hurle, donc ça fait causer tout le quartier sur leur relation. Bref, ils vont déménager. C'est un type d'emmerdement encore pas trop courant dans le Sud, mais systématique dans le Nord du Vietnam. 

Autre truc assez gênant, les vietnamiens n'ont aucune retenue pour parler d'un étranger devant lui en vietnamien, pour rigoler et se "moquer" de lui. En France ce serait de la dernière grossièreté évidemment, mais ici ils le font sans gêne ni méchanceté, nous sommes des bêtes curieuses. La plupart du temps, c'est juste par rapport à mon format ou parce que j'ai des poils, ou des trucs de ce genre. Ou parce que mon prénom prononcé à la vietnanienne (j'ai du mal à le reconnaitre) veut dire je sais pas quoi. Bref, plutôt des trucs de gamins, mais il faut s'habituer. Ca concerne les gens qui ne parlent pas un mot d'anglais et n'ont pas un niveau d'éducation exceptionnel évidemment ; il y a un gouffre intellectuel entre la nouvelle génération qui va à l'université et parle anglais et le vietnamien moyen qui n'a pas eu cette chance.

Ce sont toutes ces raisons et d'autres encore qui pousse beaucoup d'étrangers vivant ici à ne fréquenter aucun vietnamien à part les prostituées. Constats en demie-teinte, il n'est réellement pas simple de s'installer ici donc ces gens ne sont pas uniquement des brutes post-coloniales. Simplement ce qu'ils ont raté fait toute la différence. Les vietnamiens sont exceptionnellement chaleureux et accueillants, beaucoup plus que les français je pense. Ils ont un sens profond de l'hospitalité et de la générosité. Ici il n'y a pas de sans abris, ils sont abrités par des pagodes financées par des dons ; les maisons de retraites n'existent pas puisque chaque famille s'occupe de ses anciens, je vois souvent des jeunes accompagner des mamies faire leurs courses. 

Si vous venez quelques temps au vietnam, le mieux est de repérer quelques jeunes qui parlent anglais et de sympatiser avec eux. Ils seront heureux de pratiquer l'anglais, de vous montrer leur ville, de vous inviter dans leur maison familliale, fiers d'être ami avec un étranger, et vous éviteront de tomber dans l'aigreur ou la rencoeur envers une culture et des gens trop différents en faisant le pont entre vous et le Vietnam.