Hier je voulais acheter une bouilloire électrique pour le thé. Et je me suis dit, si ça se trouve, je ne serai plus à Ho Chi Minh la semaine prochaine si je trouve un boulot ailleurs. Du coup j'emmenerai pas la bouilloire dans l'avion... Et je me suis rendu compte qu'en fait c'est comme ça depuis que j'ai quitté la maison des parents. A Besançon, mon contrat a été prolongé in extremis de 6 mois en 6 mois, si bien que je ne me suis jamais installé ni chez moi ni dans mon travail (je n'avais même pas vraiment de bureau). Au retour chez Marion, on a vraiment envisagé l'aménagement de la cuisine, et puis peu après on a parlé de repartir. On a abandonné les projets d'aménagement avec le sentiment qu'on allait bouger bientôt. Et ici, ça recommence. 

Mais je sais qu'au fond c'est volontaire. Je repousse le moment de l'installation, le début de l'accumulation et le confort pour l'instant pour contrarier mon caractère pas assez aventureux. Dit comme ça ça fait un peu maso, mais je suis persuadé que la volonté de sécurité est une sorte de renoncement, et que si elle amène du confort elle peut empêcher beaucoup de choses, notamment de s'accomplir vraiment. Le but d'une véritable expatriation (pas de celle où l'étranger recrée son chez soi en plus luxueux avec son gros salaire), c'est pas de découvrir des beaux paysages (sinon c'est pas à Ho Chi Minh qu'il faut aller), c'est de se mettre dans une situation "inconfortable". Une situation où on ne sait pas ce qu'il y a dans notre assiette, on ne comprend pas ce que les gens racontent ni leurs réactions, où nos habitudes sont empêchées, et où les rencontres de gens qui n'ont presque rien en commun avec nous ont une petite saveur d'universalité. 

"Les voyages forment la jeunesse". Non, ils sont la jeunesse d'esprit, celle qui recherche toujours la découverte quel que soit l'âge qu'on a ! Mais je ne crois pas qu'il soit indispensable d'être à l'autre bout du monde pour être dans cet état d'esprit. 

Cette histoire d'inconfort me rappelle un conseil de Mark Safranko, un écrivain que j'ai rencontré à l'Ecoles de Beaux-arts à Besançon : "si ce que vous venez d'écrire vous met mal à l'aise, c'est que vous tenez quelque chose".